Etude de scénario: Le seigneur des anneaux – J.R.R. Tolkien

On ne présente plus Le seigneur des anneaux. Tout le monde le connait et Peter Jackson ayant admirablement bien adapté l’oeuvre de J.R.R. Tolkien, il n’est pas nécessaire d’avoir lu le livre pour comprendre l’étude de scénario que je vais faire ci-dessous.

Avant-propos

Comme l’explique Christopher Vogler, spécialiste des masterclass du genre et mentor de nombreux scénaristes hollywoodiens, dans son ouvrage sur les scénarios, les histoires obéissent presque toutes à une trame qui s’inspire directement des mythologies. Mon article sur le voyage du héros explique d’ailleurs les trois fondements: l’appel de l’aventure, le rite initiatique et l’arc des personnages.

LE VOYAGE DU HEROSEt Tolkien s’est inconsciemment (ou pas) calqué sur ce modèle décrit par Vogler, et précédemment par Campbell dans Le héros aux mille et un visages, dont je me suis moi-même souvent inspiré pour mes romans.

Petite parenthèse en passant, car j’expliquais dans mon article sur les grands méchants que ces derniers ne revêtaient plus de nos jours la cape du mal incarné. Ils s’humanisent pour offrir une certaine profondeur à cet antagoniste, voire un soupçon d’empathie de la part du lecteur.
A l’époque de Tolkien, ce procédé était presque inconcevable. L’auteur a cependant réussi à rendre son « méchant » omniprésent, l’anneau étant une part de son âme que la communauté emportait avec elle. C’est ainsi que le roman prit pour titre une des nombreuses appellations de Sauron.

Fermons donc la parenthèse pour nous concentrer sur le scénario et son schéma.

L’appel de l’aventure

Le seigneur des anneaux est un roman très dense. Si complet qu’il aurait fallu presque six films pour adapter chaque histoire secondaire qui peuple le récit! De nombreux personnages d’importance comme Glorfindel ou encore le mystérieux Tom Bombadil.

Et, chose surprenante, il comporte deux appels de l’aventure.

Petit rappel: l’histoire débute dans la Comté. Bilbon va fêter son 111ème anniversaire et disparaît mystérieusement devant l’assemblée grâce à son anneau de pouvoir. Gandalf s’en rend compte et somme son ami de le transmettre à Frodon avant son départ pour Fondcombe, ce qu’il fait à contre-cœur. Lorsque le magicien réalise la véritable nature de l’anneau (anneau unique appartenant à Sauron), il le confie à Frodon.

C’est le premier appel de l’aventure. Et Frodon refuse d’abord cet appel!

anneau sauron

Ce point est primordial, car le héros ne se lance pas volontairement dans une quête. C’est le destin qui l’y contraint!
Frodon aime sa vie joyeuse et paisible dans la Comté, mais un événement imprévisible va l’obliger à se lancer dans cette aventure. Il est choisit! Il obéit finalement à Gandalf et part en compagnie de Sam, Merry et Pippin vers l’auberge du Poney fringuant où il doit retrouver le magicien.

L’ambiance est posée et l’aventure démarre réellement avec une menace qui plane sur le monde. On notera d’ailleurs l’importance du contexte et de l’atmosphère générale. Les Hobbits célèbrent un anniversaire. Tout le monde est gentil, tout le monde est beau! Et une ombre vient obscurcir le tableau. L’effet recherché par Tolkien est atteint!

Je vous passe la suite…les quatre Hobbits arrivent à Fondcombe, cité des elfes.
Là, ils remettent l’anneau à Gandalf alors que les seigneurs nains, hommes et elfes débattent du sort de l’objet maléfique. L’aventure est terminée pour Frodon qui réalise qu’il va enfin pourvoir rentrer chez lui. Il a déjà vécu plus d’aventures que n’importe quel Hobbit!

Et c’est là que survient le deuxième appel de l’aventure! Contre toute attente, Frodon se porte volontaire pour porter l’anneau jusqu’en Mordor pour le détruire. Il n’a pas vraiment le choix. Il réalise qu’il est désormais lié à l’anneau et que personne ne résistera à son pouvoir à part lui. Il se sent même attiré par lui. Le mal le ronge déjà et la lame de Morgul qui l’a transpercé n ‘arrange rien!

conseil d'elrond

L’aventure reprend…

Le mentor

Ce point est évident! Gandalf joue le rôle de mentor.

Gandalf_gandalfishFrodon est orphelin, point essentiel (mais non obligatoire) pour permettre au lecteur de s’identifier facilement et d’avoir de l’empathie pour le héros. Il vit chez son oncle, comme la plupart des orphelins, et jouit d’une sympathie naturelle. Tout comme Harry Potter ou Luke Skywalker, on décèle rapidement chez lui un cœur pur et un puissant intellect.
Et Gandalf, en bon mentor, est là pour s’assurer que le jeune Frodon est bien protégé.

Tout au long du récit, le vieux magicien va jouer le rôle de guide. Il aide Frodon dans ses choix et lui inculque des valeurs que son jeune âge ne peut encore appréhender correctement. Même lorsqu’il n’est pas là, Frodon se demande ce que Gandalf aurait fait.

L’ami du héros

Dans le seigneur des anneaux, Frodon traverse diverses épreuves toutes plus difficiles les unes que les autres. Et, comme le dit si bien le principal intéressé: « Frodon ne serait pas allé bien loin sans Sam« .

sam gamegieC’est une vérité indéniable et c’est ce qui fait la richesse de ce personnage extrêmement attachant.
Sam Gamegie le brave est l’ami de Frodon et revêt parfois le manteau de mentor lorsqu’il le réconforte ou l’aide à suivre sa voie.
Sam est le pilier du héros, celui qui le soutient corps et âme devant l’adversité. Il est celui qui le sauve de Shelob, l’araignée géante, puis des griffes des gobelins dans la tour. Il le porte également jusque dans les entrailles de la montagne du destin et le sauve alors qu’il sombrait dans la lave.

En fait, Sam est autant le héros que Frodon, mais l’histoire ne peut retenir deux icônes.

Le grand méchant: Sauron

On dit souvent qu’un héros se définit par ses ennemis. Dans le cas de Frodon, il a tapé très haut.
Car Sauron est le mal incarné! Autrefois premier serviteur de Morgoth, le plus vil et le plus puissant de tous les Valars (comprenez des dieux!), il a été vaincu partiellement, mais son anneau a subsisté, l’empêchant de mourir. Un peu comme Voldemor et Harry Potter…

Frodon ne rencontre jamais Sauron et c’est là la magnificence de la chose. Tolkien a réussi à lier le héros et son antagoniste grâce à l’anneau.

Les personnages secondaires

Dans ce roman devenu culte et ayant marqué l’avènement de l’epic fantasy (et de non heroic fantasy comme on peut le lire souvent), Tolkien nous offre une pléiade de personnages secondaires tous aussi captivants les uns que les autres.

L’un de mes préférés est Faramir, deuxième fils de Demethor l’intendant du Gondor. Il est le frère de Boromir et prend sa place comme capitaine de la tour blanche à la mort de ce dernier. Dans la version originale du film de Peter Jackson, on ne réalise pas totalement le lien qui unit les deux frères. Il faut visionner la version longue pour cela…ou lire le livre ce qui est préférable.
Faramir, bien qu’un personnage d’importance, n’en reste pas moins secondaire. Et son rôle principal est d’apporter des précisions sur les autres protagonistes! C’est ainsi que Boromir apparaît sous son véritable visage à savoir un homme bon et digne de gouverner. Demethor est encore plus méprisable. La quête de Frodon gagne en légitimité aux yeux des hommes. C’est en cela qu’un personnage secondaire est réellement utile: mettre en valeur le monde et les héros.

La principale qualité d’un héros

Un héros est bien des choses et possède bien des pouvoirs. Mais dans le cas de Frodon, il n’est ni très fort ni armé pour la périlleuse mission qui l’attend. Pourtant, il possède la plus grande des qualités: il fédère son entourage.

communauté de l'anneau

Le premier à se rallier à cause est Aragorn et il lui vouera sa vie jusqu’à la fin pour lui offrir un peu de temps. Le roi croit en Frodon! C’est essentiel. Et les autres membres, tous de grands seigneurs dans leurs peuples, se ligueront pour soutenir le jeune Hobbit (pas si jeune en fait!) dans son périple.

C’est la pureté de cœur du héros qui lui permet de sortir victorieux d’une guerre en apparence perdue d’avance.

Les gardiens du seuil

The_Nazgul_Witch-KingSauron ne pouvant s’opposer physiquement au héros et à sa communauté, il envoie les Nazgûls à sa poursuite. Ces cavaliers noirs, au nombre de neuf, sont redoutables et prêts à tout pour récupérer l’anneau. Ils sont l’arme la plus terrible du seigneur des anneaux.

Tolkien décide de les insérer relativement rapidement dans l’histoire puisqu’ils poursuivent Frodon bien avant son arrivée à Fondcombe. Cela amplifie le deuxième appel, car le jeune Hobbit était débarrassé de ces spectres en se séparant de l’anneau.

La documentation

Est-il réellement indispensable d’expliquer à quel point Tolkien s’est documenté pour écrire Le seigneur des anneaux? Son oeuvre est exceptionnellement riche et très précise pour une époque où internet n’offrait pas l’accès à la culture que nous connaissons aujourd’hui.

S’il est clair que l’auteur s’est inspiré des mythologies celtiques (les Hobbits rappelent étrangement les korrigans) et scandinaves, c’est clairement dans l’Edda poétique qu’il trouve le souffle de son récit. Certains noms de nains sont d’ailleurs directement copiés dans ces textes nordiques.

Rajoutons à cela la création de langues et on peut imaginer l’ampleur du travail réalisé en amont. Il est donc inconcevable d’espérer écrire un roman d’epic fantasy à la hauteur du Seigneur des anneaux sans un travail de fond conséquent. Ce serait même prétentieux d’imaginer le contraire.

Le pouvoir au peuple! 

Dans de nombreux livres ou scénarios, on suit des personnages dotés de facultés hors du commun. C’est le cas dans Harry Potter, Hunger games ou dans Star Wars. Or, dans Le seigneur des anneaux, ce sont les membres du peuple, des protagonistes en apparence insignifiants qui influencent réellement le destin du monde. A l’instar de Game of thrones où un nain et un bâtard s’apparentent aux véritables héros-sauveurs, Tolkien a choisi des Hobbits, créatures physiquement plus faibles que les autres et sans pouvoir pour mener à bien la plus grande mission de la terre du milieu.

Et c’est cohérent! 

Cet aspect est d’ailleurs fascinant, car le périple de Frodon et Sam ou encore de Merry et Pipin est extraordinaire, mais crédible. C’est la capacité qu’ils ont à rallier les cœurs qui fait leur force.

L’autre personnage qui change la donne est Grima, le serviteur de Saruman. Nuisible détestable, c’est lui qui dévoile la faille du gouffre de Helm. C’est aussi lui qui tranchera la tête de Saruman dans la forêt libérant ainsi définitivement la Comté de son emprise.

Tolkien délivre ainsi un message important: le peuple est encore maître de son destin.

L’atmosphère

L’ambiance qui filtre dans le récit est changeante et c’est là aussi une prouesse.

Au début de l’histoire, le style est assez léger, avec quelques tournures qui font sourire. C’est normal, la Comté fait rêver et est à l’image de ses occupants. Une certaine bonhomie règne dans le roman.

Puis le style évolue lentement pour se noircir. Car Le seigneur des anneaux est avant tout une histoire extrêmement sombre et l’auteur a adapté sa plume à chaque scène. C’est grandiose.

L’arc des personnages

Au cours d’une histoire, les différentes épreuves que vont vivre les personnages vont les changer à jamais.

Lorsque Frodon, Sam, Merry et Pippin rentrent dans la Comté, ils observent avec un œil neuf et quelque peu meurtri l’innocence qui règne dans la taverne. Aucun des Hobbits présents ne se doutent de la menace qui a plané sur le monde. Et eux quatre ne pourront plus jamais vivre comme avant. ça, c’est la version du film!
Celle du livre est moins glorieuse. La Comté a subi l’assauts de brigands et Saruman en est devenu le chef. Frodon et ses amis sont d’abord rejetés. Puis, l’ancien magicien blanc est égorgé par Grima dans la forêt. Tout rentre dans l’ordre!

Concernant Frodon, l’arc est plus marqué puisque la lame du Nazgûl l’a condamné et il part donc vers les terres des elfes avec le seigneur Elrond. Il meurt plus tard des séquelles de la guerre du milieu.

Dans le cas d’Aragorn, le rôdeur a enfin accepté sa lignée et a repris sa place d’héritier en devenant roi du Gondor.

Gandalf le gris est devenu Gandalf le blanc.

Legolas et Gimli haïssaient leurs races respectives et sont finalement devenus des amis inséparables prêts à donner leur vies l’un pour l’autre.

Les arcs sont nombreux dans Le seigneur des anneaux et je ne les nommerai pas tous, mais on peut déceler l’ampleur de l’aventure à l’importance des changements chez les personnages.

Deus Ex Machina: les soucis du scénario

Il y a certains points qui posent problème dans ce roman: les interventions divines.

Comme dans de nombreux livres d’epic fantasy, l’auteur a parfois recours à des subterfuges un peu grotesques dans lesquels certains personnages s’illustrent de façon notoire à un moment crucial où le climax est total.

Pour être plus clair, voici quelques exemples:

Lors du conseil d’Elrond, la menace est très claire. On aurait alors pu croire que les plus puissants de chaque race se porteraient volontaire. Et ce n’est pas le cas!
Glorfindel, un elfe extrêmement fort est présent et ne bouge pas. Même les Nazguls le craignent. C’est d’ailleurs lui qui sauve Frodon des cavaliers avant d’arriver à Fondcombe dans le livre.
De même, Galadriel, bien que consciente du danger, n’intervient pas alors qu’elle aurait pu défaire les plus puissants des ennemis.

Autre exemple: celui des grands aigles. Gandalf aurait peut-être mieux fait de les appeler dès le départ pour transporter Frodon en Mordor.

De nombreux points comme celui-ci peuvent être soulevés. C’est pourquoi, lorsque vous écrivez un roman d’epic fantasy, il faut faire attention à ne pas prodiguer de trop grands pouvoirs à vos personnages. Car leur supériorité cassera l’équilibre des forces ou pose des incohérences dans leur décisions de ne pas intervenir.

Conclusion

Tolkien respecte les « règles » dictée par Vogler dans le guide du scénariste à savoir un appel du héros, la présence très forte d’un mentor et d’un méchant et un dénouement fantastique.

Et puis, le gentil gagne à la fin!
Même si la tendance actuelle, portée par Game of thrones, veut voir les héros mourir et les antagonistes prospérer, cet effet pervers s’essoufflera vite, car la vie réelle est déjà bien assez peuplée de salopards pour que la fiction vienne enfoncer le clou.

Cet article n’est qu’une étude personnelle, un ressenti sur l’oeuvre. Je suis donc impatient d’avoir les vôtres pour débattre sur le sujet.

 

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